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18 févr. 2010

Tu sembles bénir l’épreuve

C’est à Kyoto que j’ai compris un peu mieux un aspect fondamental de la philosophie de vie qui sous-tend le zen (ou que le zen provoque, ce qui est la même chose finalement). Où que l’on soit, on est en présence du danger du tremblement de terre toujours imminent. Dans les hôtels, les consignes affichées dans les chambres ne concernent pas les incendies, mais les tremblements de terre. Je comprends alors mieux ce goût du quotidien, cette installation dans l’aujourd’hui. Pour nous occidentaux l’expression « vivre au jour le jour » a souvent quelque de péjoratif pour dénoncer l’attitude d’une personne que l’on juge imprévoyante. C’est que l’on confond le /carpe diem/ avec la légèreté. La cigale, en bute à la fourmi. En réalité, dans l’esprit zazen, ce goût du quotidien, de l’ici et du maintenant, est la réponse existentielle à ce caractère éphémère de l’existence que l’activité sismique incessante de l’archipel nippon rappelle concrètement. Vivre chaque jour comme le dernier ; c’est aussi le vivre comme le premier.


Tu sembles bénir l’épreuve. Et tu as raison. Mais seul celui qui la subit, la traverse, peut ainsi parler. Tu oses parler de période heureuse. Mais en même temps, sans cette épreuve, tu l’écris encore dans ton mail d’aujourd’hui 15 novembre, tu ne te serais pas révélé à toi-même. Permets-moi, malgré ta contradiction, de maintenir un peu le parallèle avec l’esprit de résistance. On peut céder devant la maladie en s’installant dans le statut de la victime et adopter son discours : on convoque alors le monde entier, on devient son propre centre et tout doit concourir à entendre ma plainte et à considérer ma faiblesse. Face à la maladie, il y a les collabos et les résistants. Les collabos sont convaincus que la douleur est nécessaire. Qu’il faut souffrir. Ce discours, il faut en convenir, le christianisme l’a tenu et le tient parfois encore. Le pape Jean-Paul II avait en son temps fait un texte sur la souffrance que j’ai toujours récusé. On ne peut, on ne doit rien en dire. C’est l’expérience de Job sur son tas de fumier : on lui a appris, petit, que Dieu rétribuait en bien et en mal : ceux qui lui plaisent, sont riches et bien portants ; ceux qui lui déplaisent, pauvres et malades. Job a toujours plu à Dieu et le voilà malade et ruiné. Il convoque des théologiens qui tentent d’interpréter son état. Il finit par ne plus les écouter. Alors qu’il est au cœur de sa ruine il dit « je sais que mon rédempteur est vivant ». Il a appris, ce bon Job, à disjoindre son état et sa cote auprès de Dieu.Je te suis donc parfaitement lorsque tu écris que toute douleur est toxique et inutile, qu’il faut la traiter. En même temps il y a le travail de la vérité.


 Tu écris que les soignants qui t’entourent ne manquent jamais de te tenir informé, autant qu’ils peuvent le dire, de l’évolution, des protocoles, des questions, aussi, qu’ils se posent. Là encore ce travail de vérité n’est pas accessible à tout le monde. On préfère tricher. L’un ou l’autre collègue médecin me disent toujours être très prudent vis-à-vis de patients qui leur réclament à cor et à cri, de leur dire la vérité, toute la vérité. La seule personne qui se pose la question de la vérité (« qu’est-ce que la vérité ? ») c’est Ponce Pilate…Je vois que les pages ouvertes de ton carnet de recopiage offre un passage sur la souffrance… « Si vous souffrez en zazen, vous devrez continuer tout droit, jusqu’au bout. Si vous souffrez, vous abandonnez votre ego, vous obtenez le satori, inconsciemment, naturellement automatiquement. » C’est vrai de toute épreuve, n’est-ce pas ? Dans la tradition sapientielle biblique, trop longtemps ignorée parce qu’on préférait l’histoire et le prophétisme, on découvre la sagesse sémitique mâtinée d’autres traditions. Or on parle souvent de « traversée » dans ces traditions. Je trouve très parlante cette manière de parler.


Merci pour la belle image, qui me parle beaucoup, de l’autel bouddhique au pied duquel sommeille un chat. Les chats sont importants dans les temples zen. Mon chat aussi est important : on apprend à laisser un animal tranquille et à profiter de la grâce du moment qu’il veut bien t’accorder, toujours à négocier. Vivre avec un chat c’est une école où l’on peut apprendre à ne pas vouloir posséder. C’est (presque) une thérapie contre ce désir de maîtriser et d’avoir qui est une maladie que le bouddhisme a toujours désigné comme mortifère. Ainsi s’enchaînent, traversée, épreuve, dépossession, et apprentissage de vivre la grâce du moment. Très longtemps ce « jour le jour » a été considéré comme un fatalisme ou un refus de s’inscrire ou de s’engager dans l’histoire. Le christianisme prétendait quant à lui délivrer les forces de transformation du monde. On voit le résultat. Aujourd’hui on est davantage sensible à cette dimension du « au jour le jour » de Jésus de Nazareth. Une liberté d’être, une absence d’attachement et une capacité à entrer immédiatement en relation avec quelqu’un d’emblée à un niveau de profondeur inouï.Dans ces épreuves qui s’imposent à nous, on a l’impression qu’elles peuvent totalement nous submerger jusqu’à brouiller notre conscience. Mais elles ont aussi parfois, ou en même temps, la vertu de nous ouvrir les yeux. Nous rêvons tous d’une pleine conscience de nous-mêmes, seule manière d’être intelligents. Mais il m’est aussi consolant de me dire que nous ne pouvons avoir conscience de tout et qu’il est aussi fascinant de traquer ce qui, en nous, inconscience ou refoulements, joue et se joue. 


Je suis impressionné par la force de notre psychisme. Mais ces forces sont parfois insoupçonnées. Ce qui en nous est pulsion est difficilement maîtrisable. C’est le sommet de la sagesse que de voir certains humains sembler dominer tout cela. Thich Nhat Hanh est certainement de ceux-là. Mais c’est du très haut niveau, du sommital, pour moi, pour le moment, inaccessible. Est-ce ainsi que je dois comprendre ce que tu écris, quand tu donnes à penser à ton lecteur que c’est presque une « chance » de vivre une épreuve comme la tienne ? Alors je pense que toi, au moins, tu peux accéder à ce qu’écrit Thich Nhat Hanh : « /Mais nous avons peur de la souffrance. Nous ne devons pas en avoir peur car nous possédons cette énergie de la pleine conscience qui peut prendre soin de notre douleur comme d’un petit enfant. Chaque fois que la douleur se manifeste il faut lui souhaiter la bienvenue ; nous sommes vraiment là pour elle, nous devons l’embrasser, « Chéri, je suis là pour toi. . . » L’énergie de la pleine conscience est là pour embrasser la souffrance./ » Moi je ne pense pas pouvoir le dire pour le moment. Mais cela viendra peut-être ; certainement même.


Après avoir fait un petit tour sur ton blog, et lu qu’un nouveau rendez-vous de pleine conscience t’attendait de nouveau le 19 novembre, je me suis dit, relisant certains passages de ta narration, que tu étais, grâce à la toile, à ton blog à cœur et à corps ouvert, une sorte de démiurge. Je ne sais pas comment tu fais et si tu as conscience de pratiquer quelque chose comme un ministère. On n’a pas envie d’être compatissant ; en te lisant alors que tu proposes qu’on t’écrive, on se dit qu’on n’a rien à ajouter. Peut-être que des malades qui ne s’ignorent pas et qui sont dans le même cas que toi trouvent-ils à écrire quelque chose de censé. Alors je pense que ta profession de foi, telle que tu la livres à la blogosphère, je pourrais y souscrire, dès lors qu’elle ne peut émaner que d’un homme libre, ou plutôt libéré. Croire en soi non comme un égoïste hypocondriaque lové sur sa douleur et insultant le monde entier, mais comme tu l’écris : « Je ne peux faire abstraction de rien si je veux croire en moi. L'objet de ma foi devient donc le cosmos en entier »…


 Je m’évertue à dire aux collègues théologiens que notre pensée est terriblement provinciale. L’homme est grandissime, dans la création, certes, mais il est inséré dans un tout. La contemplation de l’immensité de l’univers ne m’effraye pas contrairement à ce bon Pascal. Au contraire, j’éprouve toujours une certaine joie à me dire que ne suis un tout petit quelque chose là-dedans mais que j’en fais partie ; qu’un jour je rejoindrai tout ce cosmos. En attendant je suis dans la création une conscience et j’ai à renvoyer au monde sa propre connaissance. C’est la quête religieuse par excellence, toujours paradoxale : à la fois recherche d’un éveil et d’une pleine conscience et désir d’extinction, abandon et même, parfois, éloge de la sainte ignorance.« Avec le chat, la fleur, le temps, les galaxies. Ça, je peux vraiment y croire, parce que c'est vraiment vrai! Pas de sornettes, pas de métaphysique, pas de miracles... », blogues-tu encore. Là encore je souscris totalement. C’est indécent de prier pour demander un miracle. D’abord parce que cela ne marche pas ensuite parce que cela avilit l’image de Dieu qu’on supplie et de l’homme réduit à la position du quémandeur.
Michel Deneken